Le « café du Nord » se fabrique à 20 minutes de Douai
(et c'est Napoléon qui l'a lancé)
Pour moi, la chicorée, c'était le bol du petit-déjeuner chez ma grand-mère. En creusant, j'ai découvert un blocus militaire, une usine reconstruite après un incendie et une racine qui fait encore vivre toute une filière autour de Douai.
Dans beaucoup de cuisines du Nord, il y a encore une boîte jaune ou un flacon de chicorée liquide à côté du café. On la verse dans le lait du matin, on la mélange au café pour l'adoucir, on la sert aux enfants à la place du café. Ce que l'on sait moins, c'est que cette habitude a une date de naissance précise et une origine très politique.
⚔️ 1806 : quand Napoléon coupe l'arrivée du café
En 1806, en pleine guerre contre l'Angleterre, Napoléon décrète le blocus continental : les marchandises venues par les navires britanniques ne doivent plus entrer sur le continent. Le café, importé des colonies, devient rare et hors de prix. Il faut un substitut. On se tourne vers la racine de chicorée, qui, une fois séchée et torréfiée, donne une boisson sombre, légèrement amère, qui rappelle le café.
Le blocus finit par tomber, mais l'habitude reste, surtout dans le Nord, où la plante pousse bien et où la chicorée devient une boisson populaire, bon marché et quotidienne.
Une boisson sans caféine
La chicorée n'est pas un café : elle ne contient pas de caféine. C'est d'ailleurs pour ça qu'on la donnait volontiers aux enfants et qu'elle revient aujourd'hui chez ceux qui cherchent une boisson chaude pour le soir. Son goût, torréfié et un peu caramélisé, se marie très bien avec le lait.
🏭 Orchies, capitale discrète de la chicorée
En 1858, Jean-Baptiste Alphonse Leroux reprend une manufacture de chicorée. Après un incendie en 1871, l'entreprise s'installe à Orchies, le long d'une ligne de chemin de fer, pour faciliter l'arrivée des racines et le départ des produits finis. Plus de 150 ans plus tard, elle y est toujours.
L'usine d'Orchies emploie environ 125 personnes et l'entreprise se présente comme le leader mondial de la chicorée pure. Elle a changé de main en 2022, reprise par Ghislain Lesaffre, également président de l'interprofession de la chicorée. Autour d'elle, d'autres entreprises régionales transforment la même racine, et l'ensemble de la filière représente plus de 1 000 emplois directs et indirects dans la région.
🌱 De la racine au bol
La chicorée destinée à la boisson est une plante cultivée pour sa racine, récoltée à l'automne dans les champs du Nord. Les racines sont lavées, coupées en morceaux, séchées puis torréfiées. On obtient des grains sombres, que l'on moud ou que l'on transforme en chicorée soluble ou liquide.
Aujourd'hui, la filière s'inquiète pour son avenir : les restrictions européennes sur certains désherbants utilisés par les producteurs de chicorée compliquent la culture, sans solution de remplacement évidente pour l'instant. Une petite racine, un gros enjeu local.
☕ Ce que la chicorée dit du Nord
La chicorée est née d'une pénurie et elle a survécu par attachement. C'est une boisson modeste, sans prétention, qui a traversé deux siècles parce qu'elle faisait partie du quotidien des familles. Et elle se fabrique toujours à deux pas de Douai, dans une petite ville qu'on associe plus souvent au basket qu'au petit-déjeuner.
D'autres saveurs du Nord
Le maroilles, les frites, la bière : la table du Nord a toujours une histoire à raconter.
☕ Repères
- ⚔️ Essor : blocus continental, 1806
- 🏭 Leroux : depuis 1858, à Orchies après 1871
- 👷 Usine d'Orchies : environ 125 salariés
- 📍 Depuis Douai : une vingtaine de minutes
- 🚫 Caféine : aucune