La moitié des colombophiles de France vivent dans le Nord
(et Douai est l'un de leurs bastions)
Enfant, je voyais des pigeonniers au fond des jardins de corons sans me demander ce qu'ils faisaient là. J'ai fini par comprendre qu'ils racontaient une des passions les plus fortes et les plus discrètes du Nord.
Le dimanche matin, dans certains quartiers du Douaisis, il y a encore des hommes qui regardent le ciel, montre en main. Ils attendent leurs pigeons, lâchés parfois à des centaines de kilomètres, et comptent les minutes. Ce qui ressemble à une lubie d'un autre temps est en réalité l'une des traditions les plus ancrées du Nord.
⛏️ Une passion née au fond des jardins de mineurs
La première société colombophile de la région est fondée à Roubaix en 1849. Avec le développement des mines et de l'industrie textile, les associations se multiplient et les pigeonniers s'installent au fond des jardins d'ouvriers et de mineurs. Pour les « gueules noires », s'occuper de ses pigeons, c'était une vraie échappée après des heures passées au fond.
En ch'ti, le pigeon se dit coulon, et celui qui les élève est un coulonneux. Le mot dit bien à quel point cette passion faisait partie de la vie quotidienne des cités minières.
Le Nord, poids lourd de la colombophilie
On compte environ 20 000 colombophiles en France, et près de la moitié, environ 10 000, vivent dans le Nord-Pas-de-Calais. Le secteur de Douai regroupe à lui seul 29 associations et 750 colombophiles. La pratique est inscrite à l'inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2012.
🎖️ Des pigeons décorés pendant la Grande Guerre
Pendant la Première Guerre mondiale, l'armée française mobilise entre 40 000 et 60 000 pigeons. Quand le téléphone est coupé et que les coureurs ne passent plus, ce sont eux qui portent les messages. Le plus célèbre s'appelle Vaillant. Le 4 juin 1916, assiégé dans le fort de Vaux, près de Verdun, le commandant Raynal lui confie un appel au secours qui se termine par ces mots : « C'est mon dernier pigeon. » Vaillant arrive à destination, intoxiqué par les gaz. Il sera cité à l'ordre de la Nation.
Pendant les occupations, posséder des pigeons devient au contraire très dangereux : pendant la Seconde Guerre mondiale, garder des pigeons non déclarés pouvait coûter la vie à leur propriétaire, car les occupants craignaient qu'ils servent à renseigner les Alliés.
🏁 Aujourd'hui : une passion qui vieillit mais qui tient
Les coulonneux sont moins nombreux qu'autrefois, et beaucoup ont passé la soixantaine. Mais le Nord reste le cœur du sport en France : en 2023, la Fédération colombophile française a quitté Lille, où elle était installée depuis 1950, pour s'établir à Festubert, dans le Pas-de-Calais, sur un site de 7 000 m² appelé à accueillir un musée et un colombier collectif.
🕊️ Ce que les coulons racontent du Nord
La colombophilie, c'est l'histoire d'ouvriers qui, après le travail, levaient les yeux vers le ciel. Une passion patiente, collective, un peu obstinée, qui ressemble beaucoup à la région qui l'a fait grandir.
Le Nord des mineurs
Corons, centre minier, terrils : la mémoire de la mine est partout autour de Douai.
🕊️ Repères
- 🏛️ 1re société : Roubaix, 1849
- 👥 Nord-Pas-de-Calais : environ 10 000 colombophiles
- 📍 Secteur de Douai : 29 associations, 750 membres
- 🎖️ Vaillant : fort de Vaux, 4 juin 1916
- 📜 Patrimoine immatériel : depuis 2012